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Billie Jean à Bagdad

Novembre
Par Kathryn Schulz mj-tii-09.jpg Je suis assise dans une salle de cinéma obscure à Damas, en Syrie. Nous sommes le 30 octobre, et This Is It, le film de Michael Jackson, vient de sortir dans le monde entier. Après un mois de voyage au Moyen-Orient pour rédiger un reportage sur la situation des réfugiés irakiens, je rentre à New York, chez moi. Au fil des ans, près de deux millions de personnes ont fui la guerre en Irak, et neuf d’entre elles sont maintenant assises à côté de moi. Elles ont entre 19 et 25 ans, mais en matière d’expérience de la vie, elles ont 9 ou 10 ans de plus que moi. Je suis assise dans ce cinéma, et Michael Jackson est à l’écran. Il chante en faisant glisser ses pieds extraordinaires. Du bout des doigts, il attrape des points invisibles dans l’air. Il chante… « Billie Jean n’est pas ma petite amie »… J’étais étudiante en deuxième année quand cette chanson est sortie. Je ne me souviens pas d’avoir jamais oublié un instant de ses paroles. Au bout des rangées de sièges, une Kurde est assise et crie : « On t’aime, Michael ! » Autour de moi, les enfants chantent avec elle… « C’est la fille qui prétend »… Ils récitent chaque mot. C’est l’un des souvenirs les plus heureux et les plus fascinants de mon voyage. Ces enfants de la guerre sont restés cloîtrés chez eux en Irak pendant des mois, des années, n’ont pas été à l’école, et maintenant qu’ils sont en Syrie, ils n’ont pas assez d’argent pour cela. Les réfugiés irakiens n’ont pas légalement le droit de travailler. Ils aiment apprendre et comptent venir aux États-Unis. Ils ont fait la paix avec le pays qui a envahi le leur. Ils savent faire la différence entre les gouvernements et les peuples. […] Et c’est peut-être le cadeau qu’ils font à un pays qui leur a donné Thriller, Beat It et Bad. Les enfants assis aux premiers rangs ont vécu l’enfer pendant des années. Mais en les regardant, on ne voit rien de ce qu’ils ont traversé. Ce sont simplement des enfants, parce qu’il le faut, et nul ne peut vivre éternellement dans la crise. Ils jouent au football, ils ont des téléphones portables, ils se sont fait plein d’amis sur Facebook. Et ils sont, chacun de leur côté, profondément amoureux de Michael Jackson. Et maintenant Michael est là-haut sur l’écran, et il chante… « Tout ce que je veux dire, c’est qu’ils ne se soucient pas vraiment de nous »… Les enfants tapent des pieds si fort que les sièges, quelques rangées devant et derrière, se mettent à trembler. Quand nous arrivons au milieu de Thriller, ils chantent tous ensemble… « L’obscurité s’empare de la terre, minuit approche, les créatures rampent en quête de sang, pour vous terroriser tous »… Pour moi, cette chanson ressemble à l’hymne national de l’Irak. Une partie de la beauté de Michael, tout le reste mis à part, est une beauté pure. Thriller, à sa sortie, était une œuvre exceptionnelle. Si exceptionnelle qu’elle n’a jamais vieilli pour les sociétés. Et son créateur n’a jamais vieilli non plus. Même à 50 ans, il chantait mieux que tout le monde et réduisait en poussière, par sa danse, ceux qui se trouvaient derrière lui. Michael Jackson parlait aux déshérités sous sa bannière singulière de génie, rayonnant des possibilités et de la réussite de l’Amérique, et appelait chacun à « guérir le monde ». Demandez à Marjane Satrapi, d’Iran, et à Helene Cooper, du Liberia. Toutes deux ont écrit, dans leurs mémoires d’enfance marquants, ce que les pensées et l’esprit de Michael Jackson représentaient pour elles, et comment cet homme étrange au gant unique leur apparaissait, dans les moments d’obscurité, comme un phare plein d’espoir. Et elles ne sont pas les seules. Pour cinq personnes qui ont lu Lolita à Téhéran, près d’un milliard de personnes, dans leur chambre, ont essayé d’apprendre le moonwalk (la danse du « Monowalk ») auprès du maître. C’est pourquoi, soyons honnêtes, Michael Jackson a probablement plus travaillé que quiconque dans sa vie pour améliorer le visage de l’Amérique dans le monde. Il a relié deux rêves américains : l’amitié mondiale, que l’on soit noir ou blanc… (la chanson Black Or White, noir ou blanc) et le progrès collectif par l’amélioration personnelle… si vous voulez que le monde aille mieux, regardez-vous et changez… (Man In The Mirror, l’homme dans le miroir), et c’est le rêve de tout réfugié. Aujourd’hui, en regardant This Is It à Damas aux côtés de ces amis irakiens rescapés, je ne peux m’empêcher de penser qu’ils voient en Michael Jackson une statue de la Liberté. (Il me semble qu’il est destiné à cette comparaison.) Source : eMJey / « Billie Jean in Baghdad » de Kathryn Schulz, huffingtonpost.com
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